Interview d’Anaïs Armelle Guiraud, photographe plasticienne

Anaïs Armelle Guiraud, 23 ans à ce jour, a été diplômée de l’école supérieure des Beaux-Arts de Montpellier Métropole en juin 2014. Débutant dans la carrière de photographe plasticienne, elle a accepté de répondre à quelques questions au sujet de son démarrage dans la vie active.

Les études

Sélabelle Vy : Où as-tu étudié ? Qu’est-ce que ces études t’ont apporté ? Est-ce qu’il y a certains sujets ou compétences que tu aurais aimé apprendre ? 

Anaïs Guiraud : Au lycée, j’ai passé un bac Littéraire option Arts plastiques. De là, je suis entrée directement à l’école supérieure des Beaux-Arts de Montpellier (ESBAMA), où j’ai fait cinq ans d’études.

Je m’attendais à en apprendre beaucoup plus, en termes de technique, lors de mes études aux Beaux-Arts. Je me voyais sortir de l’école comme une déesse de la peinture, du dessin ! Aujourd’hui je ne sais toujours pas dessiner, mais tant mieux. Pour la photographie, j’ai appris la technique toute seule, au fil du temps. Les Beaux-Arts, ça m’a surtout aidée à construire un propos discursif, à assumer et affirmer ce que je fais, mon propre travail. Il ne faut pas oublier que je suis arrivée à 17 ans, en sortant du lycée, j’étais jeune et j’avais peur de parler ! L’école m’a fait mûrir. J’ai appris à me confronter à de nombreux points de vue différents, puisque chaque enseignant a son propre point de vue.

S’il y a bien une chose qui m’a le plus manqué, c’est d’apprendre les trucs administratifs. Faire un portfolio, gérer les papiers, les dossiers… L’école devrait nous accompagner pour faire le “book” de notre travail, nécessaire pour les résidences, expositions, pour montrer ce qu’on fait. On devrait avoir des cours structurés, de façon régulière pour apprendre à s’organiser après l’école.

 S.V : Comment s’est passé ton diplôme ?

A.G : Le drame de ma vie ! J’ai eu une friction avec un jury. Ça arrive. Pas fantastique, mais le prochain qui me dit que c’est de la mode, je ne le laisse plus dénigrer mon travail sans le lui avoir expliqué en détail, sans qu’il ne m’écoute.

S.V : Quelles options envisageais-tu après le diplôme de fin d’études ?

A.G : Je savais que j’allais galérer et qu’il faudrait que je trouve un travail alimentaire. Avoir un plan B, aller à la fac peut-être. Mais je me suis dit que cinq ans d’études, cela suffisait et qu’il était temps pour moi de partir.

S.V : Est-ce que tu appréhendais l’avenir ?

A.G : Oui. Totalement. Pas au niveau du travail, mais plutôt “est-ce que j’allais m’en sortir financièrement et plastiquement ?”.

La résidence

Anaïs Armelle Guiraud a réalisé, au cours de cette année scolaire, une résidence d’artiste au château Sabatier-D’Espeyran, en compagnie d’un collègue, résidence qui s’est conclue par une exposition.

S.V :  Comment as-tu eu vent de cette résidence ? Qu’est-ce qui t’a poussée à la faire ?

A.G : Je faisais partie du groupe de recherche Skéné à l’ESBAMA, et cette résidence a été proposée aux membres du groupe sortant de l’école* (ceux qui allaient être diplômés, NDLA). Je suis tombée amoureuse du château, je le voulais ! Je me suis mise avec Jimmy pour la résidence (de la même promotion que moi). Ce qui était bien avec cette résidence, c’est qu’il n’y avait pas de sujet imposé, j’avais carte blanche ! Et j’ai eu un coup de coeur pour ce château… Pour pouvoir participer, il fallait envoyer un book et une fiche d’intention avec un projet pour le château. J’ai visité les archives, mais c’est un concept qui ne m’intéresse pas plus que ça. Je voulais le château, ses tapisseries…

*La résidence au château d’Espeyran sera prochainement ouverte à tous les étudiants en école d’art de la région (après la fusion prévue du Languedoc-Roussillon et de Midi-Pyrénées).

S.V : Qu’avais-tu à disposition pour réaliser ton projet ? Aides financières, lieux, etc… Comment t’en es-tu servie ? 

A.G : J’avais le château en entier pour moi, le centre de microfilms, qui ne m’intéressait pas, ainsi que le parc du château. Jimmy et moi avons chacun reçu 1500€ d’aide à la production, de façon équitable. En bref, un lieu et de l’argent à disposition. En termes de moyens humains, j’ai une stagiaire (Emmanuelle Chavent, en Master 1 à l’IUPAIC d’Arles) qui m’a beaucoup aidée. Mon super-assistant Morgan Laverre (également de la même promotion 2014 des Beaux-Arts) était souvent là pour aider à la réalisation des photos ! Bien que je devais prendre mes précautions pour ne pas abîmer le mobilier, j’avais carte blanche sur les trois étages du château.

S.V : Peux-tu nous expliquer ce que tu as réalisé durant cette résidence au Château d’Espeyran ?

A.G : Pour cette résidence, j’ai inventé une histoire. J’ai été très instinctive dès le début, je savais ce que j’allais faire. J’avais l’impression que le lieu était assorti avec moi, c’était alors plus facile de travailler.

Les habitants du château vivent dans les anciens appartements des domestiques. J’ai trouvé que le château avait une emprise sur les gens y vivant, et j’ai imaginé des histoires là-dessus. Quiconque passe plus de trois jours et trois nuits au sein du château est transformé en un personnage. Il y a beaucoup de références aux contes, aux histoires, à la culture littéraire, c’est très complexe.

J’ai donc intitulé cette série de six photos “Les Confineries”. J’ai mis en scène six personnages, dans six pièces différentes, chacune propre à son personnage et à l’histoire de ce dernier, certaines se recoupant entre elles.

S.V : Y a-t-il des conseils par rapport aux résidences que tu aimerais partager avec nous ?

A.G : Il faut surtout faire très attention quand on s’engage dans une résidence, ne pas la faire sans avoir signé de contrat lu et prédéfini auparavant. Il faut faire attention aux attentes d’une résidence, savoir s’ils veulent garder les pièces ou pas… Normalement, on garde ses oeuvres avec soi, parfois si on est généreux, on peut leur en laisser une. Tout se précise cependant dans un contrat, et en amont avec les responsables. Il faut faire attention à l’aspect légal.

Vie professionnelle/Oeuvre

 S.V : Comment s’est passée la transition d’étudiante à la vie active ? Quelles difficultés et complications as-tu rencontrées ?

 A.G : J’ai fait une fois un stage avec Natacha Lesueur, une photographe qui crée elle aussi des mises en scène à l’aide de modèles et d’accessoires. Entendre une photographe de renom dire qu’elle ne gagnerait volontairement pas sa vie avec son travail m’a fait prendre conscience qu’il fallait que je gagne de l’argent par d’autres moyens que mes pièces, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose.

Financièrement, je me suis préparée en me trouvant un travail alimentaire. Je n’ai pas le RSA et aucun revenu en sortant de l’école. Il faut avoir conscience qu’à part être riche, avoir une rente ou des parents généreux, un travail alimentaire est nécessaire en sortant.

J’avais une exposition à l’espace St Ravy prévue en octobre, ce qui m’a donné de la motivation pour travailler sur de nouvelles oeuvres en été. Car c’est le gros vide : faire des photos ? Tu ne bénéficies plus des conseils et des points de vue du corps enseignant et des collègues…

Sans la résidence je n’aurais pas produit autant. Peut-être seulement une ou deux photos. Sans date limite, c’est difficile de trouver la stimulation pour travailler. En plus, avec un job à côté, c’est du temps en moins pour réaliser des photos, et je n’ai plus d’atelier non plus… Bien que ce soit principalement du travail fait sur ordinateur, c’est quand même important d’avoir son propre espace.

Il faut aussi être très organisé(e). Comme je suis photographe plasticienne, donc une artiste, je me suis inscrite à la maison des artistes (MDA). Mais tu as aussi l’Agessa, et la distinction entre les deux est compliquée. La facture de la première vente d’une oeuvre te donne un numéro de SIRET, et un pourcentage de charges prélevées sur le total de ou des ventes revient à la MDA. Il y a un petit livret du CNAP à la bibliothèque de l’école qui en parle un peu, mais il faut savoir gérer ça et on s’y perd très vite, surtout au début. La comptabilité est complexe et il ne faut pas compter sur des aides, seulement quand un certain niveau (financier) de ventes par an est assuré. Et tout ça, c’est juste un complément, on ne vit pas de la vente de ses pièces.

S.V : Parle-moi en détail de ton travail photographique.

A.G : Je réalise des mises en scène photographiques dans lesquelles j’assemble des éléments historiques, littéraires et artistiques, plein de petits détails qui créent les personnages, les univers. Tous les détails de la photo, les vêtements, l’habillage, le maquillage, la coiffure veulent dire quelque chose d’assez précis. Et en même temps ces détails sont assez ouverts, flous, chacun interprète ce qu’il veut. Au final les détails racontent un peu, mais pas trop.

S.V : Que penses-tu de la photographie contemporaine ?

A.G : Alors cet avis n’engage que moi ! J’ai un avis très tranché là-dessus. Je n’aime pas ce que devient la photographie contemporaine. Très souvent, l’histoire de l’art y est négligé. De plus, la photo d’art est souvent très brute, comme s’il y avait une honte de faire du “beau”. Au début, ça pouvait passer, mais ça se répète et ça stagne. Un reproche du beau. “Ah, tu fais du beau, alors ce n’est pas de l’art.” L’esthétique de la photographie contemporaine me dérange.

Je tiens ce discours en connaissance de cause : il m’a fallu beaucoup de temps pour entrer en contact avec tous les enseignants et faire accepter mon travail. Le nombre de fois où j’ai dû me justifier parce que telle ou telle image est “très” ou “trop” esthétique au goût de certains devenait vite lassant. J’aime beaucoup travailler les couleurs, les dégradés, ce qui brille, tout cela c’est une esthétique à moi, à laquelle je tiens. Il ne faut pas oublier que la photographie, c’est un outil visuel ! Que compte le plus, l’esthétique ou le propos ? Il faut assumer.

S.V : Que fais-tu en plus de la résidence et de ton travail personnel ?

 A.G : J’emploie mes connaissances techniques pour parfois réaliser des petits boulots payés à gauche à droite, comme des pochettes de CD, des commandes photo… Mais plus important, je suis aussi animatrice éducative. Je fais de l’éveil aux Arts plastiques en maternelle, beaucoup d’interventions scolaires ou dans des associations. C’est le plan B sympa, idéal, je faisais des interventions dès la deuxième année aux Beaux-Arts. Sinon les reportages, la photographie technique, ça met du pain sur la table mais ça ne me plaît pas plus que ça.

Je travaille à mi-temps avec les maternelles, ce qui me laisse plus de temps et d’énergie pour travailler mes projets personnels à côté, ce qui est plus avantageux qu’un 35 heures. C’est parfois un peu galère mais il y a pire. Des fois, je vends des anciens tirages, ça aide aussi financièrement. Ça a été dur, ça l’est et ça le sera des années avant de trouver un équilibre.

S.V : Es-tu en contact avec d’anciens camarades de classe/d’autres artistes ?

A.G : Ma promo n’était pas très soudée et proche, je suis beaucoup en compagnie de Jimmy, avec qui j’ai fait la résidence, et qui m’aide beaucoup. En revanche, j’ai beaucoup d’amies qui ont fait des études en méditation, gestion des oeuvres et d’événements, nous sommes très soudées et nous nous aidons entre nous.

Concluons :

 S.V : Qu’envisages-tu pour le futur ? Y a-t-il certaines choses que tu aimerais réaliser ?

A.G : Dans l’immédiat, des interventions durant tout le mois d’août, des ateliers textiles et des photos. Comme j’ai des congés en juillet, j’ai le temps de faire une ou deux images travaillées. La fin de la résidence fait un peu le même effet que la sortie d’école… Ma stagiaire m’aide à chercher des résidences, des expositions… J’aimerais aussi trouver un travail alimentaire plus sympa, me payer un grand écran pour pouvoir mieux travailler la retouche de mes images dessus. Mon rêve serait de devenir professeur de photographie dans une école d’art (pas d’Arts plastiques au collège et au lycée), j’aime beaucoup transmettre mes connaissances. Ça, et être la Janis Joplin de la photographie.

Vous pouvez découvrir l’oeuvre photographique d’Anaïs Armelle Guiraud sur son site web : http://anaisarmelle.wix.com/guiraud

Cet article est paru dans le numéro 4 de MeME, la revue des étudiants de l’école des Beaux-Arts de Montpellier.